Oraison de Pâques

« Aujourd’hui, Dieu notre Père, tu nous ouvres la vie éternelle par la victoire de ton Fils sur la mort, et nous fêtons sa résurrection. Que ton Esprit fasse de nous des hommes nouveaux pour que nous ressuscitions avec le Christ dans la lumière de la vie. Lui qui règne avec Toi et le Saint Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles. »

L’oraison de ce dimanche de Pâques nous tourne vers une vie vécue autrement, à la suite du Christ, habitée de son Esprit, renouvelée dans sa lumière : un style de vie à aimer son prochain, la Création, la vie… sans craindre la souffrance, le mal et la mort. Cette prière nous ouvre aussi vers un « au-delà » de la vie, dont le style de vie chrétien « ici-bas » donne un avant-goût sans en épuiser les possibles, et dont la résurrection du Christ atteste qu’il est notre véritable destination. Une prière en communion toute particulière avec les familles et les victimes des derniers attentats, à Lahore, Bagdad, Bruxelles, Maiduguri, Grand Bassam, Aden, Istanbul…

Jésus, l’accomplissement des Ecritures

Cliquer pour accéder à la mini-vidéo de Dan Stevers sur youtube

Cliquer sur l’image pour accéder à la vidéo intitulée « Meilleur et véritable » de Dan Stevers, sur Jésus, accomplissement de toutes les figures bibliques.

En complément :

  • une vidéo-résumé de la conférence de Jean-Emmanuel de Ena o.c.d. à Rodez (20/4/2017) sur « Jésus, accomplissement de la Torah », à partir d’une connaissance plus fine du judaïsme contemporain de Jésus ;
  • une série d’images-diapos présentant également Jésus accomplissant les écritures ;
  • enfin, ci-dessous, un texte, plus long et moins clair que ces images, en forme de devoir de séminaire sur le même sujet :

La Bible est plus qu’un livre, c’est une bibliothèque. Mieux, c’est un réseau de textes fonctionnant à la manière d’un hypertexte, avec des liens dynamiques, avec des renvois multiples d’un texte à l’autre, que les notes de bas de page ou en marge de nos bibles nous révèlent. L’analogie avec le web s’arrête là, car se priver de cliquer sur ces liens, ce n’est pas seulement laisser de côté des informations certes complémentaires mais finalement autonomes, c’est aussi manquer le surcroît de sens que le rapprochement de ces textes produit dans le cœur du lecteur croyant de la Bible, dont la lecture est d’abord mémoire d’événements de salut. Parce que tel événement de salut renvoie à tel autre, la moindre analogie entre l’un et l’autre, signalée par une allusion, par des thèmes ou par des mots identiques, éveille la mémoire attentive du croyant, et par suite sa reconnaissance : « C’est le Seigneur ! » (Jn 21,7). L’expérience d’événements analogues conduit alors le peuple d’Israël à écrire une histoire du salut, avec un classement apparemment chronologique des événements. Mais ce classement des textes est aussi perturbé par les relectures multiples d’un même événement, et plus particulièrement celui de Pâque, donnant lieu à des variations sur le même thème, traduites en plusieurs textes, ou au contraire enchâssées dans le même texte, en autant de couches rédactionnelles qu’une exégèse historico-critique essaiera de démêler. Pâques est pour Israël le mémorial annuel de la première Pâques, de la libération de la captivité en Egypte par l’intervention décisive de Dieu pour son peuple. Cette délivrance de l’Exode qui s’actualise dans chaque Pâques annuelle est aussi invoquée chaque fois qu’Israël subit d’autres esclavages et qu’il fait l’expérience d’un salut qui ne lui vient que de Dieu. Aussi, l’Ancien Testament, en tant qu’histoire de salut apparaît comme une succession de relectures, de réinterprétations de cet événement fondateur aux implications présentes et futures. Cette complexité des Ecritures ne nuit pas au projet de mémoire croyante des événements de salut. Elle est au contraire une nécessité pour rendre compte du salut dans sa dimension historique, d’une manière qui dise à la fois sa cohérence dans le temps – la fidélité de Dieu d’Israël à lui-même et à son Alliance – et en même temps dans sa nouveauté – la liberté imprévisible du Seigneur qui est maître de cette histoire. Il y a donc récit, orienté dans le temps vers un salut homogène avec les expériences passées de salut dont on fait le récit ; et en même temps, ce récit est pluriel – au contraire d’une démonstration scientifique, d’une tragédie ou du roman d’un auteur unique où tout converge vers une solution unique – car ces expériences restent partielles, elles ne sont que les figures de ce qu’elles promettent et ne sauraient en elles-mêmes suffire à déduire à l’avance la forme du salut promis. C’est ce double aspect de cohérence et de liberté qui permet de parler d’un accomplissement des Ecritures et de les interpréter typologiquement. Que ce soit dans la 1ère alliance ou dans l’ultime acte de révélation et de salut qu’est Jésus-Christ, l’événement de salut, quel qu’il soit, est cohérent avec ce qui le précède ; il est même espéré, attendu ; et pourtant il relève d’une nouveauté inattendue. Ecritures (photo tirée du site de l'exposition "Torah, Bible, Coran") - cliquer sur cette photoEn faire l’expérience, c’est à la fois vérifier la pertinence des figures qui l’annonçaient, et en même temps accueillir une révélation nouvelle. Celle-ci jette alors sur les figures de salut, sur l’Ecriture, sur les récits passés de l’histoire sainte dans ce qu’ils ont de plus sacrés, de plus « intouchables », une lumière qui autorise à en user comme matériau d’un nouveau récit de salut. A en user jusqu’à les amplifier, à les complexifier avec surcroît de sens, voire à les déformer, au point que le lecteur peut être tenté de s’interroger sur la pertinence du recours à telle Ecriture passée pour le nouveau récit. Il peut même être tenté de ne lire dans ces correspondances entre Ecriture et événements, qu’artifices littéraires, prophéties ex eventu, emploi abusif de formules d’accomplissement déformant les faits pour les faire rentrer dans un cadre de pré-compréhension. Il s’agit en réalité de lire dans ce processus d’amplification, moins une exagération des événements passés, ou une adaptation du récit des faits présents aux formules antérieures du langage biblique, qu’une maximalisation de l’ampleur des événements futurs attendus, un renforcement de l’attente de l’accomplissement : si les événements passés de salut ont eu telle forme, combien plus celui promis à la fin des temps doit-il récapituler tout ce qui n’en a été que la préfiguration. Orientation foncière vers l’avenir, plutôt que souci de correspondance entre événements du passé proche et lointain. On retrouve cette orientation dans ces commentaires théologiques que sont les targum, ou les midrash qui semblent négliger la vérité historique des faits passés pour accentuer la valeur de leur sens actuel ou futur. Cette liberté dans l’usage du passé résulte de l’orientation foncière d’Israël vers l’avenir, qui fait mettre le mémorial du passé au service de cette ouverture, et qui autorise bien des enjolivements à motif théologique ou moral. La littérature apocalyptique (AT et intertestamentaires) fonctionne dans le même sens, en soutenant l’espérance des croyants persécutés, par le rappel du passé pris comme modèle de ce qui doit advenir. Cet eschatologisme propre à Israël puisqu’il est entouré de cultures à temps cyclique, va dans le même sens que son refus viscéral de toute idolâtrie : l’attente du Dieu qui vient, de son intervention définitive pour Israël ne saurait être comblée par une représentation temporelle ou une manifestation historique du divin. Dans cette attente messianique qu’aucun accomplissement historique (juge, roi, prophète…) ne satisfait pleinement, Israël s’ouvre toujours plus à une récapitulation de toutes ses expériences de rencontre avec Dieu, mais telle qu’elle ne peut être conçue qu’à la fin des temps, au delà de l’histoire. On attend celui qui sera à la fois le nouveau Moïse, le nouveau David, le nouvel Elie, le nouveau prophète… mais aussi le serviteur souffrant, la sagesse en personne etc… Devant l’impossible synthèse de ces figures juxtaposées dans l’Ancien Testament, et attendant leur unité dans le Messie eschatologique, la tentation existe d’avoir une conception si transcendante de Dieu qu’on lui refuse la possibilité de se manifester historiquement, et qu’on ne puisse avoir accès à lui que par une « élévation » apocalyptique au dessus de l’histoire qui rendrait négligeable tout ce qui a lieu dans ce monde . On risque alors d’être tellement polarisé sur cette glorieuse fin des temps, qui sera aussi la résurrection des justes, que l’on en devient inattentif à l’humble présence de Dieu à l’œuvre dans le temps. L’attente eschatologique reste première : les thèmes et les figures, les mots et les récits bibliques sont paroles de Dieu, certes, mais en tant qu’ils pointent tous en direction du Messie à venir.

Ecritures

A ce titre, ils lui sont relatifs ; ils ont beau être inlassablement mis en relation les uns avec les autres, être analysés via targum, interprétation allégorique, rabbinique ou cabalistique… de manière toujours plus complexe ou imagée pour leur faire donner du sens, Israël les conserve en fait comme autant de trésors sans rapport évident les uns avec les autres, comme autant de pièces détachées dont il manquerait le plan d’assemblage. Et le Talmud, qui est l’équivalent juif du Nouveau Testament, ne change rien à cette attente. L’attention croyante d’Israël se concentre ainsi successivement sur (1) l’intervention de Dieu dans l’histoire, à travers tel événement de salut, (2) l’attente d’une intervention future de Dieu dans l’histoire, qui intègre toutes les caractéristiques passées – ce serait le propre du prophétisme – et les récits jouent bien sur des formules d’accomplissement, et enfin, devant l’impensabilité d’une telle intégration dans l’histoire, (3) l’attente d’un temps nouveau, eschatologique, apocalyptique, en rupture avec le temps de l’histoire, car intégrant toutes les figures apparemment contradictoires de l’histoire sainte. Si accomplissement des Ecritures il y a, ce n’est donc pas seulement en vertu d’une analogie de fait entre les événements historiques de salut, ou en vertu de la lumière portée par les événements postérieurs sur ceux du passé et réciproquement, mais dans le cadre de l’attente d’un événement ultime, impensable, qui récapitule toute l’histoire du salut. De la sorte, si les formes d’accomplissement des Ecritures de l’Ancien Testament ont une valeur qui va au-delà du procédé littéraire ou de la relecture de l’histoire sainte d’Israël, c’est parce qu’elles sont elles-même la préfiguration d’un événement réel qui soit l’accomplissement des Ecritures par excellence. Cet événement, c’est la Pâques de Jésus-Christ. Tout accomplissement – partiel – des Ecritures renvoie à cette Pâques.

Lire la Bible

Cliquer ici pour accéder à la nouvelle traduction liturgique de la Bible
Ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’il s’accomplit. (Lc 4,21)

Baptisé, catéchisé, communié enfant, je suis devenu incroyant (mais non pas athée) au début du collège : les études profanes et plus particulièrement scientifiques me semblaient suffire à un esprit humain. Inutile de consacrer du temps à des choses pas forcément fausses mais incertaines. A 20 ans, la rencontre avec des camarades à la fois chrétiens et scientifiques, a ébranlé mon pseudo-rationalisme. Le premier moment de ma conversion a cependant été la lecture de l’Evangile dans une version de poche qui traînait depuis des années dans mon sac à dos, et que j’avais reçue de l’association protestante des Gédéons qui diffusait des Nouveaux Testaments à la sortie des lycées. Pendant la lecture de l’Evangile selon Saint Luc s’est alors opéré insensiblement le passage de la question « Qui est-il ce Jésus auquel croient mes camarades chrétiens ? » à « Qui es-tu Jésus ? » : passage du « il » au « tu », de la lecture à un dialogue, d’un texte à une rencontre, d’un contenu d’information à l’accueil d’une personne qui s’adresse à moi mystérieusement mais surtout personnellement. Cette rencontre s’attestait par la joie suscitée, jusqu’aux pleurs de joie, mais surtout par un rapport désormais bien plus aimant à soi et aux autres. L’Evangile ne demandait qu’à se manifester, non pas comme simple Ecriture, mais comme Parole vivante, Bonne Nouvelle capable de mettre en mouvement, en relation, en joie.

J’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi. (Lc 1,1-4) L’évangéliste Luc ne s’attendait probablement pas à ce que son récit finisse par devenir Parole de Dieu proclamée en Eglise, accueillie comme inspirée par l’Esprit Saint, inspiratrice à son tour pour la foi des disciples de Jésus-Christ. C’est là un accomplissement étonnant de l’Ecriture, où l’interprétation et la transmission que les croyants font d’elle peut devenir Parole de Dieu, dotée de la même capacité de toucher les cœurs, de les convertir, motiver, réjouir. C’est là aussi où le bât blesse pour nous catholiques de France, de l’Aveyron, du Ségala, qui prétextons souvent notre manque de culture biblique, d’aisance dans l’expression… pour laisser à quelques-uns seulement – prêtres, religieux etc… – la possibilité de lire, d’interpréter et de transmettre la Parole de Dieu. Qu’attendons-nous pour lire la Bible ?*

Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. (…) Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. (Lc 2,19 ; 8,21) Lire et relire, ruminer la Parole de Dieu est possible et indéfiniment fécond, par-delà tout ce que l’on connaît déjà d’elle, à l’instar de cette carte postale qu’une grand-mère du Ségala ne se lassait pas de lire et de relire, parce que c’était celle que son petit-fils lycéen lui avait adressée de Taizé pour lui dire ce qu’il y approfondissait de la foi. Point n’est besoin de science ou d’études ou d’une tête bien pleine, mais plutôt d’un cœur qui écoute, qui se mette en quête d’une compréhension aimante de ce que l’Autre veut lui dire, à travers un mot, une expression, une attitude, un geste du texte qui nous touche, bouscule, réconforte, dérange, éclaire, scandalise etc… A la limite, les moins familiers avec la Bible ont l’avantage de pouvoir lire un passage biblique sans être influencés par tout ce que l’on aurait déjà compris de lui. C’est ce que nous pratiquons avec les collégiens de l’aumônerie avec le « dialogue contemplatif », une méthode de lecture et de partage de la Bible qui permet non seulement d’être attentif à la Parole de Dieu, mais aussi à la manière dont celle-ci résonne dans le cœur des autres.

 

* Que choisir ?

– Une Bible : la nouvelle traduction liturgique, la Bible des Peuples, la Bible de Jérusalem, la TOB, la Bible Osty

– Un mensuel : Prions en Eglise, Magnificat ou Parole et Prière

– Une application pour smartphone ou tablette : Aelf (Android) ou iBreviary, Bible (Apple)…

– Sur internet : www.aelf.orghttp://www.ndweb.org/versdimanche

Laïcité et identité chrétienne

Disons-le tout de suite : pour l’Eglise catholique, l’absence de crèches de Noël dans une mairie ou dans un lieu public ne pose pas de problème. Mais leur présence non plus ! Ce qui pose question, c’est que cela soit l’objet d’une énième polémique, comme si la laïcité y était en jeu… Les recommandations décalées de certains responsables de l’Association des Maires de France – sur les crèches ou les concerts à connotation religieuse – nous font sourire, même si elles reflètent un a priori de méfiance à l’égard des religions, un refus des racines judéo-chrétiennes de l’Europe, un oubli de l’histoire de France comme si celle-ci n’avait commencé qu’en 1789, et par suite une volonté explicite de neutraliser le fait religieux selon une laïcité déviée en contre-religion laïciste.

Être chrétien implique de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, et donc d’être laïc. La laïcité est bien la séparation des pouvoirs politiques et religieux, temporels et spirituels, la neutralité de l’Etat à l’égard des religions, et non pas la séparation de la société avec la religion ou le refoulement du religieux dans la sphère privée, autant de contre-médications exacerbant les revendications communautaristes, les replis identitaires et la fragilisation du vivre ensemble, que révèlent pêle-mêle la montée du fondamentalisme musulman, la peur du migrant, le port du voile tout comme l’allergie à son égard, le vote FN comme l’allergie à son égard…

Si le judéo-christianisme a massivement laissé sa trace dans la culture européenne,* les chrétiens n’en sont pas les gardiens jaloux, comme des sortes de « salafistes chrétiens » confondant la foi avec des fruits civilisationnels passés, qu’il s’agirait de défendre contre l’indifférence de la société, l’hostilité des athées, la « concurrence » de l’Islam… Comme le répète le pape François, le risque que court l’Eglise et que courent les chrétiens ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, de l’ « entre-soi », de notre tiédeur dans le témoignage (aux autres) comme dans la prière (au Tout-Autre), de notre timidité à aller « de toutes les nations faire des disciples », à être des « disciples-missionnaires »… Ce qui nous manque en bref, c’est la parrhésia de Saint Paul, autrement dit l’humble fierté d’être chrétien, qui donne une confiance en soi, une liberté de parole, une ouverture aux autres et une dynamique missionnaire, toutes fondées sur la foi en Jésus-Christ, Dieu-fait-homme, la Parole de Dieu faite chair, se faisant conversation avec les hommes.

La fécondité dont nous voulons faire preuve est à conjuguer au présent. La foi en Jésus-Christ donne d’en être les DISCIPLES – sans cesse à son école pour recevoir l’Evangile comme une chance, comme la nouvelle bouleversante d’un Dieu qui nous aime et nous donne sa vie – et des MISSIONNAIRES – sans cesse envoyés par lui vers les autres pour leur témoigner en actes mais aussi en paroles de l’amour même dont nous nous savons aimés. En bref, d’être chercheurs de Dieu et pêcheurs d’hommes !

 

* « Chercher Dieu et se laisser trouver par lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif – comme non scientifique – la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. » Benoît XVI, Discours au Collège des Bernardins, Paris (12/9/2008)

Un mois après les attentats de Paris…

Voici la déclaration commune que les signataires ci-dessous, nous publions ce dimanche 13 décembre 2015 :

Après des citoyens ciblés parce que juifs, enfants et adultes, après des soldats et policiers ciblés parce que gardiens de notre sécurité, après des journalistes ciblés pour l’usage de leur liberté d’expression, voici que des barbares aux thèses mortifères s’attaquent sans distinction à notre communauté nationale. Comme les idéologies totalitaires du siècle dernier, une nouvelle barbarie prend pour cibles des innocents.

Hommes et femmes de l’Aveyron, de religions différentes – juifs, chrétiens, catholiques, protestants, musulmans – nous sommes tous atterrés et meurtris par les conflits et la haine qui sévissent dans ce monde et désormais en France, notre patrie, et nous exprimons notre plus profonde compassion aux familles des victimes et aux blessés, qui ensemble voulaient seulement chanter, s’amuser, rire et dîner.

Les crimes contre des innocents sont inadmissibles et ne pourront défaire la fraternité, l’unité et l’indivisibilité de la France. Toutes nos religions condamnent la haine, le meurtre, les actes terroristes, la violence qui humilie les hommes et discrédite la cause de ceux qui l’utilisent, quelle que soit la cause. Conformément à nos valeurs spirituelles et morales, nous rejetons catégoriquement et sans ambiguïté le terrorisme extrémiste usurpateur du nom de l’Islam, et toute forme de violence qui sont la négation des valeurs de paix et de fraternité que nous voulons porter ensemble, et nous affirmons que toute vie est sacrée. Nous appelons les hommes et les femmes de bonne volonté à la résistance, à ne jamais abdiquer face au mal, et nous sommes reconnaissants à l’égard de nos services de sécurité, policier et militaire qui œuvrent pour notre protection, en y associant tous les personnels soignants et sauveteurs pour leur courage et leur dévouement.

Des attiseurs de haine comptent entraîner notre pays dans un cycle de violence pour le déstabiliser, pour en fracturer la cohésion sociale. Au-delà de ces heures d’émotion, nous, croyants, nous voulons nous opposer aux fanatiques manipulateurs de conscience, mais aussi à ceux qui voudraient faire de l’islamophobie une politique, aux prêcheurs du choc des civilisations qui imputent globalement à l’Islam ces dérives extrémistes, en pratiquant l’amalgame entre nos concitoyens de culture ou de religion musulmane, et terroristes islamistes. Nous appelons aussi nos compatriotes musulmans de France à consolider leur attachement à la France et aux valeurs de sa devise, à édifier les ponts d’amitié et de fraternité avec leurs concitoyens, à agir pour plus de justice sociale.

Le dialogue, et tout particulièrement celui des religions et des cultures, est plus que jamais vital, comme antidote à toute forme d’extrémismes, religieux ou non-religieux. Nous, représentants cultuels et communautaires, croyants de différentes religions en Aveyron, nous pouvons témoigner d’un long chemin de paix et de fraternité, nous rencontrant régulièrement pour partager en toute amitié, franchise et vérité toutes sortes de sujets, avec nos engagements dans la cité. Pour lutter contre l’extrémisme et les dérives auto-destructrices, il nous faudra cependant revenir sur les causes, les raisons qui ont poussé de jeunes français à commettre de tels crimes, et traiter enfin le problème en profondeur, s’interroger sur un vide de sens que notre société consumériste ne peut étancher par « du pain et des jeux ». Une autocritique, un examen de conscience seront nécessaires à tous, croyants ou non, et la bonne volonté et les discours ne suffiront pas.

Que Dieu nous en donne le courage et protège la France et tous ses enfants : ceux d’ici et ceux d’ailleurs, ceux qui combattent et ceux qui ont peur !

Mimoun BOUJNANE Raphaël BUI Simon MASSBAUM Luc SERRANO
Président de l’Association Cultuelle des Musulmans de Rodez Responsable du Service Diocésain des Relations avec les Musulmans (Eglise Catholique) Délégué du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) en Aveyron Pasteur de l’Eglise Protestante Unie de France (Rodez)

Un vrai sens de l’absolu

« Nul être humain n’échappe à la nécessité de concevoir hors de soi un bien vers lequel se tourne la pensée dans un mouvement de désir, de supplication et d’espoir. Par conséquent il y a le choix seulement entre l’adoration du vrai Dieu et l’idolâtrie. » (Simone Weil, citée dans « Prier 15 jours avec Simone Weil » de Martin Steffens, Ed. Nouvelle Cité, p. 27)

Même individualiste, consumériste, relativiste… notre société ne parvient pas à déprendre l’homme de ce qui le constitue en son fond : une insatisfaction radicale, une recherche incessante de dépassement, un désir d’absolu, qui s’apparentent à ce que l’Evangile des Béatitudes nomme la « pauvreté de coeur » (Mt 5,3). La tradition chrétienne dit de l’homme qu’il est « Capax Dei », en-creux-de-Dieu, avec le « désir naturel de voir Dieu » (Saint Thomas d’Aquin relu par le card. Henri de Lubac dans ses textes sur le « Surnaturel »), un désir qui le dispose à s’adresser à Dieu avec les mots de Saint Augustin : « Tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi ». Trouver sa vocation, c’est alors découvrir sa manière personnelle d’aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa force etc… et d’aimer son prochain comme soi-même. L’accomplissement de toute vie passe nécessairement par une consécration à Dieu et aux autres, par la mise en pratique d' »aimer, c’est tout donner » (Ste Thérèse de Lisieux), par la radicalité de l’amour-de-don qui est tout le contraire du « travailler plus pour gagner plus ».

La folie du djihadiste – comme toute folie qui semble exclure du sens commun – est en fait symptomatique du trouble de tous, celui de ne pouvoir/savoir donner sa vie, de ne pas la consacrer à plus grand que soi et de lui préférer son confort. Le djihadiste répond à ce trouble en se croyant appelé par Allah à défendre l’Oumma, ce qui le radicalise dans un héroïsme barbare, où cependant il s’agit davantage d’ôter la vie d’autrui que de donner la sienne, avec aussi la contradiction d’un Absolu incapable de régner sans tueurs. Pour le chrétien, seul le Christ réalise le parfait don de soi, la parfaite consécration de l’amour, et c’est en s’unissant à Lui, en se glissant sacramentellement dans Son sacrifice pascal que le chrétien se retrouve lui aussi donné à Dieu et aux hommes.

 

Autres textes :

– L’article de Samuel Piquet (Causeur, 28 oct. 2015) : Lutter contre le djihadisme, oui mais avec quelles armes ?
– L’article d’Abdennour Bidar (Le Monde, 27 oct. 2015) : L’absence de spirituel est un problème, pas l’Islam
– Un ancien article (ce blog, 3 mars 2015) : Donner sa vie, donner la vie

Pour l’accueil de migrants

De simples « bons sentiments » n’auraient pas eu la force, la simplicité et le caractère dérangeant tout à la fois de l’appel que le pape François a adressé le 6 septembre dernier à toutes les paroisses et communautés religieuses pour qu’elles accueillent chacune une famille de réfugiés.

 » Je lance un appel aux pa­roisses, aux com­mu­nautés religieuses, aux monastères et aux sanctuaires de toute l’Europe à ma­nifester l’aspect concret de l’Évangile et accueillir une famille de réfugiés.  » Pape François

Les réseaux sociaux et les media ont donné un écho aux débats que cet appel a suscité dans les communautés chrétiennes. Pour certains, leur réserve vis à vis de cet accueil invoque la « vraie charité » de savoir dire non, de ne pas promettre plus que ce que l’on peut donner, mais aussi la peur d’un « grand remplacement », d’une dilution de leur identité (occidentale, française, voire judéo-chrétienne, catholique…). Pour d’autres, qui cherchent à donner une traduction concrète à l’accueil de l’étranger, par-delà le souci immédiat de l’autre et l’exigence du partage de notre superflu à qui manque du nécessaire, c’est aussi la prise de conscience d’un monde qui ne peut plus fonctionner comme avant, de désordres trop longtemps négligés, d’injustices, de misères et de violences extrêmes subies par tant d’êtres humains et qui exige que nous en fassions aussi notre priorité.

« Tout est lié » écrivait le pape François dans sa dernière encyclique, nous invitant à un élargissement du regard, pour que le bien-être consumériste de nos sociétés occidentales ne se paye pas ailleurs en désastre social, écologique, économique ou géopolitique. L’explosion du nombre de réfugiés (53 millions) en est le symptôme, et le migrant qui frappe à notre porte, le révélateur ici de notre responsabilité là-bas.

 

Quelques contributions à la question de l’accueil des migrants

Le pape François (6/9/2015 & 12/9/2015), le cardinal André Vingt-Trois (4/9/2015), les évêques de France (21/6/2015 & 7/9/2015), Pierre Jovanovic (4/9/2015), Erwan Le Morhedec (3/9/2015), Madeleine Bazin de Jessey (2/9/2015), François Huguenin (29/9/2015), et un « blog » très documenté sur la situation des migrants en France.

 

Un retour d’expérience d’un an d’accueil d’une famille de migrants

Suite à la demande de la Pastorale diocésaine des Migrants, une paroisse aveyronnaise décide au printemps 2014 de restaurer sommairement d’anciennes salles de catéchisme en logement paroissial pour héberger une famille déboutée du droit d’asile : deux parents et leurs deux enfants. Avec le concours de bénévoles et des dons divers (meubles, électro-ménager…), cette famille pouvait être accueillie fin juillet 2014. A partir du bilan très positif tiré par les acteurs de cet accueil, de la paroisse et de la municipalité, voici quelques ingrédients de la réussite d’un accueil paroissial d’une famille de migrants, du côté tant des accueillants que des accueillis.

A- Accueillants

A1- Constituer une équipe

Des paroissiens bénévoles prêts à donner un peu de leur temps (et de leur cœur) pour :
– sensibiliser en amont les différentes instances susceptibles d’avoir un avis ; pour la paroisse, consulter le conseil pastoral et le conseil économique avant la décision du curé d’accueillir dans des locaux paroissiaux.
– mettre en contact avec les administrations locales (mairie, CCAS, écoles…), les associations d’aide (Restos du cœur, Secours Catholique…), les employeurs possibles, la population, pour répartir au maximum la charge de l’aide apportée (gratuité de la piscine, mise à disposition d’une parcelle de jardin collectif, bons ou colis alimentaires, aides sociales éventuelles…) en gardant un principe d’équité par rapport aux autres familles en difficulté.
– sociabiliser les accueillis : invitation à fêtes, repas ou pique-niques, ballades, manifestations locales, célébrations, mouvement de jeunes… pour créer d’un réseau de sympathisants en contact régulier avec la famille.
– accompagner dans l’apprentissage de la langue (trouver prof(s) de français bénévoles, lecture) et des codes culturels locaux (conseils sur « ici, ça se fait plutôt comme ça…, ou ça ne se fait pas comme ça… », cours de cuisine…).
– fournir une aide ponctuelle, plutôt en nature : produits du jardin ; dons de meubles, vêtements ou autres ; coup de main pour travaux ; connexion internet ; aide au covoiturage (notamment vers Rodez : préfecture, sécurité sociale…).
– répondre aux critiques de ceux qui contestent cet accueil.
– laisser les démarches administratives pour leur papiers à plus compétents (Secours Catholique, Pastorale des migrants…).

A2- Trouver un logement

– Un logement mis à disposition gratuite pour une durée indéterminée – qui pourrait être de plusieurs mois voire années… – d’un logement viable, meublé sommairement, indépendant, mais sans que toutes les finitions aient été apportées, afin que les accueillis aient leur part (au moins de main d’œuvre) dans des travaux qui valorisent ce logement.
– Les charges, financées par la paroisse ou l’équipe d’accueil, avec une participation de la famille si elle a des ressources (ATA…).

B- Accueillis

B1- S’intégrer

– apprendre le français le plus rapidement possible.
– scolariser les enfants, et les faire participer à tout ce qui est proposé à ceux du même âge (loisirs, sports, mouvements…).
– accepter les propositions de rencontres, de socialisation faites par l’équipe des accueillants, et tout ce qui permet de se familiariser avec la culture locale.
– consentir à une certaine discrétion dans l’expression de leur identité culturelle, religieuse d’origine, en s’interdisant toute forme de communautarisme (rester entre soi).

B2- Donner en retour

– prendre toute initiative pour rendre service : bénévolat, travaux d’utilité générale…
– participer à toute occasion de partage, d’entraide, de soutien… avec les bénévoles qui les accompagnent (Secours Catholique, paroisse…).
– rendre possible à moyen terme (~un an) la collecte de témoignages en leur faveur de la part du plus grand nombre, dans la perspective d’en constituer un dossier en vue de la régularisation de leurs papiers.

B3- Travailler

Pour éviter les écueils et les critiques contradictoires de l’assistanat (« ils sont payés à ne rien faire ») et du travail au noir (« ils nous prennent notre travail »)…
– Puisque la législation leur interdit un travail rémunéré, rechercher toutes formes de participation en travail, dans la ligne de l’Economie Sociale et Solidaire (Système d’Echange Local, troc, bénévolat, échange de compétences… où aucune rémunération n’est due, mais où des dons sont toujours possibles).
– Rechercher les entreprises susceptibles de les employer (possible autorisation préfectorale sur dossier…).
– Veiller autant que possible à ce que les travaux éventuels ne concurrencent pas ceux des entreprises locales (réparations refusées par celles-ci, mise en œuvre de compétences absentes localement, ménages…).
– Participer aux efforts nécessaires à leur accueil : travaux de finition pour le logement mis à leur disposition (peinture, meubles…), jardinage, embellissement des abords.

A propos de l’Islam…

En réponse à une question posée par une amie sur l’Islam :

Partagée entre les “naïfs” qui disent qu’il n’y a aucun problème avec l’Islam, qu’il nous faut être ouverts et tolérants… patati, patata… et d’autre part les alarmistes qui nous annoncent les pires horreurs, pas facile de raison garder sans faire l’autruche ni crier un peu vite “au loup” ! Comment réfléchir sereinement et le plus objectivement possible sur ces questions ?

Concernant l’Islam, je suis pris dans le même dilemme que toi, et nous ne sommes pas les seuls.

D’une part, on peut et on doit pratiquer une bienveillance de principe qui va parfois jusqu’à une admiration de fait pour tels ou tels musulmans qui vivent un humanisme édifiant qu’ils relient explicitement à leur foi musulmane. Cela interdit de les assimiler aux islamistes, qu’ils soient sanguinaires ou simplement salafistes. Les rencontres avec les responsables musulmans de la mosquée de Rodez me donnent ainsi de rencontrer de très belles figures de croyants, dont je ne peux douter du pacifisme et de la modération, et avec qui j’ai vraiment plaisir non seulement de discuter, mais aussi de travailler dans le cadre du groupe des « Religions pour la Paix ».

D’autre part, on ne peut se limiter au seul discours du « pas d’amalgame », à cause du constat fait par des penseurs comme Philippe d’Iribarne ou même musulmans comme Abdennour Bidar, de la perméabilité du monde musulman – et en particulier des jeunes musulmans européens – au traditionalisme salafiste ou wahhabite, à l’intégrisme et donc à l’intolérance, au refus du dialogue et du débat, du fait même de la théologie fondamentale de l’Islam, qui est foncièrement un fondamentalisme, une « idolâtrie du livre » : croire qu’un livre (que les musulmans même modérés considèrent comme « incréé ») donne un accès direct à la Vérité avec un grand V, à la Parole de Dieu sans falsification, dans la langue même de Dieu. C’est là une source potentielle de violence, et c’est le diagnostic qu’avait fait Benoît XVI dans sa fameuse conférence de Ratisbonne (2006). Le Coran est aussi pour moi le discours autoréférentiel par excellence : le Coran dit la vérité parce que c’est écrit dans le Coran ! Un discours que l’on ne peut ni affirmer, ni infirmer, un discours indécidable dirait Kurt Gödel, et il en faudrait peu pour le dire absurde, ou à tout le moins, contradictoire, sauf à ce que l’on rentre dans les arguties des versets abrogeant ou abrogés.

Alain Besançon critique lui aussi la naïveté d’un dialogue qui occulterait ces aspects des choses, et s’en est déjà entretenu avec les évêques de France. Je suis d’accord avec lui en avouant à la fois une admiration pour « la foi des musulmans » (du moins de certains) et pour certains aspects culturels dont le monde musulman s’est historiquement fait le relais – mais qu’il faut aussi savoir relativiser comme le fait à juste titre Sylvain Gouguenheim -, et en même temps un profond rejet, voire une horreur de l’Islam en tant que doctrine, source juridique et même civilisation, si tant est que les rapports homme-femme, croyant-incroyant, foi-raison, religion-politique font partie des traits d’une civilisation, dont Mohammed serait le modèle d’humanité. J’adhère même aux thèses passionnantes mais inaudibles d’Edouard-Marie Gallez sur les origines judéo-nazaréennes de l’Islam, que je rêve de partager un jour à mes partenaires de dialogue.

Ma curiosité me pousse pourtant à continuer dans cette voie paradoxale voire schizophrène du dialogue islamo-chrétien, avec surtout le sentiment que pour la société française il n’y a pas d’alternative à ce dialogue. J’aime particulièrement la position de Fabrice Hadjadj dans le dialogue qu’il vient d’entretenir avec Abdennour Bidar dans Figarovox le 5 juin dernier, et qui renvoie non pas à l’Islam comme source de problèmes pour la France, mais au malaise qu’a la France avec elle-même. Cf. aussi une conférence très éclairante qu’il a faite sur le djihadisme et le nihilisme occidental.

Le dialogue théologique avec l’Islam étant quasiment impossible, il reste le dialogue de vie, celui du vivre ensemble, que l’on essaie de cultiver avec le groupe des « Religions pour la Paix ». Nous organisons notamment une après-midi de rencontres intitulée « Osons le partage », samedi 26 septembre de 14h à 18h au parc de Vabre (venir avec pâtisserie et boissons). On pourra aussi y dialoguer sur tous les sujets que l’on veut, y compris ceux qui nous inquiètent…