Heureux…

Il est heureux que dans l’Evangile selon saint Matthieu, le mot inaugural de l’enseignement de Jésus soit le mot « heureux ». Rien d’étonnant : « Evangile » signifie « Bonne nouvelle ». La volonté du Père est que l’homme soit heureux. Les Béatitudes annoncent un bonheur profond, et certain, car fondé sur la fidélité de Dieu à son projet. Cette certitude de foi devrait bousculer le secret désespoir qui nous habite parfois : lorsque sans nous l’avouer vraiment, nous ne croyons pas – ou plus – au bonheur ; lorsque par faux réalisme, nous le bornons à notre mesure, aux satisfactions immédiates que la vie laisse à notre portée.

De fait, les Béatitudes nous bousculent : alors que nous cherchons la sécurité, la satisfaction de nos besoins, l’autosuffisance… elles proposent un bonheur qui suppose un manque persistant, un désir encore tendu en avant, une mise en marche active. André Chouraqui, en juif érudit, traduit « Heureux… » par « En marche… », comme si le malheur consistait à s’arrêter, à renoncer à avancer vers ce Royaume dont Dieu est le centre. On s’arrête, soit parce qu’on le croit inaccessible, soit parce qu’on l’a remplacé en nos cœurs par un royaume moindre dont nous serions le centre… Or cette marche vers le Royaume de Dieu, non seulement n’est pas vaine, mais elle donne d’expérimenter la proximité de Dieu en Jésus-Christ présent à nos côtés, l’ouverture aux autres, la certitude qui prévaut par delà les épreuves que « la victoire est certaine » – selon les mots du pasteur D.Bonhoeffer juste avant son exécution par les nazis.

Il faudrait percevoir ce qu’il y a d’infiniment désirable dans ce Royaume des cieux non seulement promis au futur, mais assuré au présent, pour accueillir avec joie le programme de vie des Béatitudes. Ce programme n’est rien d’autre que celui de Jésus lui-même, pour nous introduire dans son Royaume : un Royaume où être pauvre de cœur rend capable d’accueillir toute chose comme un don ; où la douceur et la miséricorde sont victoires sur la violence et sur le mal ; où les yeux sont lavés par des larmes de repentir et de compassion ; où la faim et la soif de justice et de paix font participer à la passion de Dieu pour l’homme ; où la pureté de cœur donne de tout voir avec le regard de Dieu, et de voir Dieu en toutes choses ; où la valeur de la vie est à la mesure de ce pour quoi on est prêt à la risquer, à la donner.

La marche vers ce « Royaume » se joue dès à présent dans notre rapport au monde et aux autres, mais ce qui rend cette marche persévérante et heureuse, heureusement persévérante, c’est d’avoir son terme – et d’être déjà – dans ce qui est l’objet même de l’Evangile : obtenir la miséricorde de Dieu, voir Dieu, être fils de Dieu, entrer dans cette terre promise qu’est le Royaume de Dieu, manifesté en la personne de Jésus.

La calligraphie en illustration est de Georges Unal (Rodez, 05 65 75 91 56)

1 thought on “Heureux…

  1. Merci Raphaël pour ce commentaire.Mais il faut beaucoup de foi quand survient le malheur innocent.
    La fille d un de nos amis vient de perdre à la naissance sa fille tant désirée ,pourtant fruit de l Amour.
    Comment reconnaître Dieu du bonheur en ces moments?

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