Conversation avec une lycéenne…

Ci-dessous, la mise en forme d’une discussion en ligne sur facebook, hier soir tard, avec une lycéenne…

 

Elle : ça va ? tu vis toujours ton petit train-train de prêtre surmené ?

Le prêtre : C’est en rapport à mon dernier message sur facebook ? En réalité, on peut être surmené avec peu de choses que l’on fait dans le stress, et en faire beaucoup paisiblement et joyeusement, ce qui était tout à fait le cas lundi…

Elle : Tant mieux, et pour le stress tout est question d’organisation.

Le prêtre : Oui, mais pas que ça… Il y a des jours où je mets davantage en pratique ce que traditionnellement on appelle la « sentence ignatienne de l’action », la règle de Saint Ignace de Loyola pour une action fermement décidée, et pourtant accomplie dans la confiance, la paix et la joie…

Elle : Donc en fait, pour faire la même chose, tu vas y mettre plus de cœur et d’énergie ?

Le prêtre : Oui, de manière personnelle, engagée, et en même temps plus… décontractée, en ayant humblement conscience que ce n’est pas moi le Maître de l’histoire…

Elle : Mais comment on agit en étant le maître de l’histoire ?

Le prêtre : La règle ignatienne de l’action est en latin celle-ci (je te donnerai ensuite la traduction en français, si cela t’intéresse) :

« Sic Deo fide, quasi rerum successus omnis a te, nihil a Deo penderet ;
ita tamen iis operam omnem admove, quasi tu nihil, Deus omnia solus sit facturus
. »

Elle : Oui ça m’intéresse car j’ai beau avoir fait du latin au collège, mes souvenirs et connaissances sont vagues.

Le prêtre :

« Aie foi en Dieu comme si le succès de tes œuvres dépendait en tout de toi, et en rien de Dieu ;
de même cependant, efforce-toi d’agir en tout comme si Dieu seul devait tout faire, et toi rien. »

Elle : Pourquoi dans la Bible, ils disent toujours dans un sens puis l’inverse ? en fait la 1ère version me convient ; la 2ème, je ne la comprend pas.

Le prêtre : C’est la vie qui est paradoxale. La première formule dit que la foi ne déresponsabilise pas l’homme de ses décisions et des actes qu’il doit poser. La seconde dit qu’une fois décidée, l’action doit être menée avec la décontraction de celui qui sait que c’est Dieu seul le Maître de l’histoire, et que succès ou échec, il fait tout contribuer au bien de ceux qu’il aime.

Elle : Ok merci c’est plus clair. En gros, il faut avoir conscience des autres lorsqu’on agit ? et non pour son propre intérêt ?

Le prêtre : Ce n’est pas tout à fait la question. Le problème est que l’on fait souvent l’inverse de ces 2 règles : avoir foi en Dieu comme en attendant qu’il fasse un miracle ; et inversement, quand on agit, se mettre la pression, en faisant comme si tout ne dépendait que de soi, en étant incapable d’accueillir l’échec.

Elle : Ok la 1ère règle, ça ne me concerne pas ; la 2ème si, mais comment accepter certains échecs si on est mal vu après… ? est-ce qu’on n’accepte pas l’effort lorsqu’on est déçu de notre travail et qu’après on travaille plus pour y arriver, même si on met la barre haute ?

Le prêtre : Les 2 règles ont toutes deux un rapport avec la foi (fides, qui signifie aussi confiance et fidélité). La 2ème signifie que c’est Dieu seul qui est Dieu, et qu’il y a une prétention cachée à se prendre pour Dieu, dans la manière dont nous entreprenons nos meilleures actions. Il s’agit de se décider librement, en prenant nos responsabilités (règle 1), puis de mettre en oeuvre la décision prise, en étant « détaché », en se rendant indifférent au résultat, le laissant à Dieu seul. Ce n’est pas non plus que l’on s’en fiche, puisque l’on a décidé l’action en âme et conscience, mais la mise en oeuvre est… confiante et donc décontractée.

Elle : Ok c’est une belle philosophie, mais pour moi je crois que c’est irréalisable : je stresse trop, car c’est pas que j’ai peur de rater, car je recommence, mais je veux obtenir le mieux en me donnant à fond. Enfin, moi je veux surtout savoir si c’est égoïste comme comportement, car pour moi maintenant, ça va peut être pas te plaire : la religion, c’est une belle chose, car ça aide à cadrer l’esprit, mais pour moi la notion de Dieu est irréelle.

Le prêtre : Je peux comprendre que tu le vois ainsi, puisqu’il en était de même pour moi jusqu’à l’âge de 20 ans. Ce qui a fait la différence à 20 ans, c’est qu’en scientifique se soumettant aux faits, j’ai eu la chance de rencontrer des croyants tout aussi scientifiques que moi, et dont le témoignage, la manière de vivre en cohérence avec leur foi, ne m’a pas fait interpréter leur foi comme une illusion, mais plutôt ma non-foi de l’époque comme un manque d’attention à la réalité la plus profonde.

Elle : Non mais si tu veux moi, je crois en l’homme et pas en une force supérieure.

Le prêtre : Et il est presque… normal qu’il en soit ainsi quand on a 17 ans, c’est à dire quand on est en plein dévoilement de ses talents, de toutes ses potentialités, quand on n’a pas vraiment fait l’expérience de ses limites.

Elle : Je ne sais pas si je changerai d’avis car moi quand j’étais petite j’y croyais ; et puis pour moi je trouve la Bible géniale, car elle donne un peu de morale à ce monde, mais pour moi elle a juste été écrite par des gens remplis de bon sens.

Le prêtre : La Bible a effectivement été écrite par des hommes, mais à partir d’une expérience qui implique une rencontre, une altérité, un dépassement de la solitude de fond que l’homme, même le plus aimé, le plus entouré, éprouve du fait de sa place dans l’univers. Nous ne sommes pas musulmans, dont la foi affirme que Dieu a dicté le texte même du Coran. Pour nous la Bible est un recueil d’expériences humaines de la présence d’un autre au coeur même de ce qu’il y a de plus humain : l’amour, la fraternité – parfois difficile -, la guerre, le succès, la défaite, la mort…

Elle : Oui, alors pourquoi parler de dieu ?

Le prêtre : Parce qu’être lucide sur ces expériences nous fait dire que l’homme n’y est pas tout seul. Quand un homme et une femme s’aiment profondément, ce n’est pas que le résultat de leur séduction réciproque, de leur bonne éducation, des concessions qu’ils ont pu se faire… Il y a au contraire un don, un émerveillement sur un au-delà de tout ce « faire » humain, nécessaire, mais en même temps bien incapable de « produire » l’amour.
Idem pour ce qui vient au coeur de parents lorsqu’ils mettent au monde un enfant.
Idem, dans cette paix paradoxale qui peut habiter le coeur de l’homme alors même qu’il est confronté au scandale du mal, au désespoir…

Elle : Je ne sais pas si j’ai bien tout compris : l’homme ne peut pas avoir de réelle émotion comme l’amour sans dieu ?

Le prêtre : Ce n’est pas ce que j’ai dit. Ce que je dis, c’est qu’en tout amour, même entre non croyants, il y a du sacré, de l’au-delà de l’humain, du don.

Elle : Ok, désolé, je cherchais juste à bien comprendre ce que tu disais. Donc : ce don, cet extraordinaire, c’est une émotion tellement forte qu’elle doit venir d’autre part que de l’homme ?

Le prêtre : Des non-croyants sont même capables de reconnaître ce don, cet extraordinaire que l’homme ne produit pas, mais sans y voir un donateur. Le fait qu’il y ait du merveilleux, de la profondeur, du mystère dans la vie humaine leur suffit. Pas à moi.

Elle : Ok moi j’explique ça par la féérie ! lol

Le prêtre : C’est ta manière de dire qu’il n’y a pas d’explication !

Elle : Plus ou moins.

Le prêtre : Mais il y a d’autres approches que celle du don ou de l’extraordinaire, pour évoquer… Dieu. Ce peut être aussi le contraire de l’extraordinaire : l’expérience de l’insatisfaction qui nous habite, nous êtres humains, le fait que rien ne puisse combler ce manque inscrit au coeur de l’homme, désir infini de bonheur, soif de reconnaissance, besoin insatiable d’amour… Soit on reste dans ce que la Bible appelle « idolâtrie » : l’illusion qu’une réalité de ce monde ait le pouvoir de combler ce manque ; soit c’est la course d’objet en objet qui nous distrait temporairement de ce manque ; soit c’est l’homme qui est bancal, et une forme de sagesse consiste à consentir à cet état de fait ; soit ce manque désigne une réalité certes manquante, mais existante, et la vocation de l’homme est de la rechercher, de la reconnaître et d’y communier. Je penche pour la dernière, la plus cohérente.

Elle : Ok, donc chacun la sienne : moi je me vois bien vivre parmi les fées !
bon je suis fatiguée je vais au lit, d’où le monde des rêves, idéal propre à chacun…

Le prêtre : Bonne nuit avec les fées !

Elle : Oui en ce moment, c’est plutôt des textes de français et des définitions de SVT ! lol

Le prêtre : Joie ! Content en tout cas de ce petit temps spi avec toi !

 

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