Absolu et relatif…

Facebook est un provocateur de débat… ce soir, avec un lycéen sur la légitimité de l’utopie, si les idéologies qui ont voulu en réaliser une ont débouché sur des totalitarismes sanguinaires.

Le désir de l’absolu, la visée du Bien avec un grand B, de tout ce que tu indiques de parfait, fait partie de notre identité d’être humain, et que le livre de la Genèse signifie en disant de l’homme qu’il est créé « à l’image de Dieu », on pourrait même dire « à l’empreinte de Dieu », « capax Dei », d’une capacité destinée à être remplie par Dieu. L’homme est ainsi en creux infini, éternel insatisfait, car il est fait pour accueillir rien moins que Dieu. « Tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos [inquietus], tant qu’il ne demeure en toi. » (Saint Augustin, encore !) Aussi, l’inquiétude de l’homme de désirer l’infini bien au-delà de ce qu’il peut réaliser, seul ou collectivement, ne peut se résoudre que de 3 manières :

– La première est de s’illusionner sur soi, sur le monde créé, et sur ce que l’on peut y créer nous-même, en pensant que nous aurions la capacité de satisfaire nous-mêmes cette aspiration, par nos oeuvres (artistiques, scientifiques, économiques, politiques etc…) ou par la possession de telle ou telle chose (objet, diplôme, honneur…). On tombe alors dans l’idolâtrie, le fait de prendre une réalité finie pour Dieu, d’absolutiser ce qui n’est qu’un moyen, de lui demander… tout. On tombe alors au mieux dans l’activisme ou l’orgueil, la course au toujours plus, ou au pire dans le fanatisme. Bien des messianismes temporels viennent de cette illusion de pouvoir faire soi-même l’oeuvre de Dieu.

– La seconde est de renoncer à cette aspiration, à cette tension vers l’infini, en considérant au contraire de l’idolâtre, que tout est relatif, que « vanité des vanités, tout est vanité » (Ecclésiaste). C’est là une voie d’une apparente sagesse, mais qui est en fait une sagesse de médiocre, parce qu’elle renonce à ce désir d’absolu qui nous constitue comme homme, mais aussi parce qu’elle détourne de prendre au sérieux le monde tel qu’il est, le progrès qu’on peut et doit lui imprimer. C’est ce que l’on reproche à juste titre aux philosophies orientales qui insistent sur cette relativité de toutes choses, sur le fait que nous ne sommes que de passage, mais qui finalement consentent trop facilement au monde tel qu’il est.

– La troisième voie, la seule qui respecte l’homme dans son mystère, sa quête de l’absolu et sa responsabilité à l’égard du monde fini, c’est celle qui consiste à accueillir le mystère de l’Absolu qui se donne dans le relatif, de l’éternel qui se donne dans le temps, du Verbe qui se fait chair, de Dieu qui se fait homme. Il y a là une toute autre sagesse que celle qui part de soi pour s’ajuster à la relativité de toutes choses (pour moi, c’est ça le bouddhisme). C’est la Sagesse de ceux qui savent « voir Dieu en toute chose » (Saint Ignace de Loyola), qui avec les yeux de la foi savent repérer dans la finitude des créatures et de nos oeuvres, dans l’apparente pauvreté de ce « fruit de la terre et du travail des hommes », ce qui a en fait le goût de Dieu, ce qui est sacrement de Sa présence, non par sa propre vertu, mais par la consécration que lui donne le Christ. Le christianisme est de fait cette voie unique, qui ne détourne pas l’homme d’agir ici-bas, parce que c’est ici et maintenant que l’on s’exerce à aimer et, ce qui est équivalent, à rencontrer Dieu. D’où le double commandement de l’amour, où le premier des commandements est d’aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de toute son intelligence – c’est là le propre de l’homme qui désire l’absolu -, et le second qui lui est semblable – et c’est justement au niveau de ce « semblable » (Mt 22,39) que se joue le christianisme – d’aimer son prochain comme soi-même, d’être responsable de lui alors même qu’il partage ma condition de créature finie.

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