A propos du bonheur

Quelques lignes pour répondre au journal de la paroisse de Bozouls (12), demandant non pas un commentaire biblique sur les Béatitudes, mais un témoignage sur le bonheur de vivre…

Il m’a fallu du temps pour pouvoir me dire heureux. Non que je fusse malheureux, ce qui serait un manque de gratitude à l’égard de tous ceux qui m’ont donné de vivre, de grandir, d’étudier, de trouver ma vocation, d’avoir le choix de la manière de servir et d’aimer… comme homme, comme chrétien, comme prêtre. Mais dire et même penser ces trois mots : « Je suis heureux », semblait supposer de m’abstraire du scandale du mal, de l’injustice et de la souffrance dans lequel tant et tant sont plongés. Peut-on être heureux lorsque des hommes, des femmes, des enfants sont chosifiés en esclaves, réduits en chair à canon, défigurés par le malheur ? Une profonde insatisfaction m’habite toujours quant à la marche du monde, et elle s’étend à moi-même, de par ma complicité active ou passive à ce désordre établi. Mais cette insatisfaction n’a pas aujourd’hui la même tonalité qu’hier.

Dans les années qui ont précédé ma conversion, cette insatisfaction s’accentuait négativement d’un volontarisme, d’une quête de performance – notamment scolaire -, d’un esprit de compétition, de comparaison avec les autres, qui ôtaient aux efforts légitimes pour m’améliorer la joie de la gratuité. Alors, redevenir chrétien à l’âge de vingt ans après des années d’agnosticisme, expérimenter la miséricorde du Seigneur – avec l’évangile de Luc et le psaume 138 (139) notamment -, m’émerveiller de l’amour inconditionnel de Dieu, et partant, de la valeur et de la dignité infinie de chacun par-delà tout mérite et tout résultat, voilà ce qui a donné à mon insatisfaction de nouveaux motifs, un nouvel esprit, et d’y voir même un chemin de bonheur. Si le bonheur est moins affaire de satisfaction présente (ce qu’est le « bien-être ») que de sens, d’espoir (de « représentation de l’avenir » selon Boris Cyrulkik), et mieux, d’espérance théologale, alors je peux dire aujourd’hui que je suis profondément heureux.

Comme homme, il m’est resté d’une jeunesse très studieuse cet optimisme – certes illusoire, mais si efficace quant à la manière de voir l’avenir – de croire que toute difficulté, tout problème peut être résolu à force de temps et de travail, d’imagination créatrice et de confiance en soi.

Comme chrétien, il m’est venu de rencontrer le Christ, de méditer son mystère pascal, et par là de croire en ce que la défiance de soi, avec les manques, les échecs et le péché, loin de faire obstacle à Dieu, peuvent être pour celui qui les dépose humblement devant le Christ, l’occasion d’une conversion à lui qui fait entrer plus avant dans son mystère. C’est là le motif d’une espérance qui traverse tout désespoir. La maladie même, dont je fais actuellement l’expérience, peut être un lieu de recentrage sur l’essentiel – nous sommes aimés de Dieu – et de décentrement de soi – pas d’inquiétude, nous pouvons aimer -, d’approfondissement d’une prière qui ne soit pas que de demande, mais de consentement à ce qui est, y compris à mourir, comme le disent le titre et le sous-titre d’un des premiers livres d’un converti, maître-ès-bonheur, mon auteur préféré, le philosophe Fabrice Hadjadj : Réussir sa mort. Anti-méthode pour vivre.

Enfin, pour suggérer de manière plus spécifique ce qui fait le bonheur d’un prêtre, je reprends ce que j’ai écrit l’an dernier après avoir énuméré ce que six ans comme curé en Ségala m’ont fait goûter et admirer d’une vie rurale dont j’ignorais presque tout : « C’est déjà un bonheur profond que de pratiquer l’admiration. Mais la vocation de prêtre n’est pas seulement d’être attentif à ce que tous apportent comme joies ou supportent comme peines. C’est aussi et surtout celle de laisser le Christ les prendre dans son offrande à Dieu lui-même, d’en faire Eucharistie. Un peu de foi catholique suffit pour faire pressentir que se joue ici l’acte de sens « plus que nécessaire » qui donne à toute joie et à toute peine d’être transfigurées par le mystère pascal. Par delà les talents et limites personnelles du prêtre, par delà sa sainteté et son péché, c’est la grandeur essentielle de sa vocation que de porter sacramentellement à son accomplissement cette noble matière faite du « fruit de la terre et du travail des hommes », de toute la vie qu’on lui porte. Puissent des chrétiens, des jeunes, être saisis par la grandeur de cette vocation… et y répondre ! » Il y a là un vrai chemin de bonheur !

p. Raphaël Bui

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