Nature humaine 1

Sept pages d’un devoir de philo de 1er cycle de séminaire (en 1996 !)… Cliquer sur >> ou << en bas de page pour naviguer d’une page à l’autre.

Introduction à la nature humaine

Alors que les droits de l’homme et la dignité de la personne humaine relèvent, sinon d’une réalité présente et respectée, du moins d’une finalité admise, la question « qu’est ce que l’homme ? » et la possibilité même de la poser semblent aujourd’hui problématiques. A côté de la célèbre affirmation de Michel Foucault – « l’homme est mort » – l’interrogation sur ce qui est essentiellement humain dans l’homme semble avoir de telles répercussions morales, que l’on préfère l’indétermination des opinions à une recherche qui risquerait d’aborder ce que nous laissons subsister d’inhumain en nous et en nos sociétés. Derrière son apparente innocuité, la question sur ce qu’est l’homme cache une force subversive que n’ignorent pas les protagonistes de combats comme ceux autour de l’avortement ou de l’euthanasie. Ainsi, au lieu d’admettre qu’aucune raison scientifique, philosophique ou religieuse ne permet de justifier pour l’embryon humain un seuil d’entrée en humanité en deçà duquel on pourrait motiver son élimination [1] ou un seuil de sortie pour la personne affaiblie par la maladie au delà duquel… – on refoule la question comme hors-sujet. Si éventuellement on lui donne une réponse, c’est en s’abstenant d’en fournir un fondement rationnel ou en posant a priori ce que l’on prétend montrer (« l’embryon humain n’accède à l’humanité qu’à partir de X semaines ou de tel événement de son histoire »…) pour se préoccuper non de la nature de cet être qu’est l’embryon humain, puisqu’on l’a évacuée, mais des conditions dans lesquelles cet « être » indéterminé – le plus indéterminé de tous les êtres diront certains – pourrait « advenir » à l’humanité. C’est alors sur ces seules conditions que porte la réflexion éthique et toutes ses dérives ! Le problème n’est plus affaire de raison, mais d’opinions et de revendications de droits. Il s’agit d’un « débat de société » où les droits de l’homme ne sont pas l’objet d’une réflexion rationnelle, mais un cri de ralliement portant une vision implicite de l’homme selon laquelle il n’y a pas de nature humaine mais uniquement une condition humaine.

De fait, l’indétermination des opinions peut tirer parti de ce que la question sur ce qu’est l’homme n’a cessé d’être posée dans l’histoire de la pensée. La relativité des réponses, et pire, la déformation du sens des concepts – celui de nature humaine n’y échappe pas – donnent raison aux sceptiques pour abandonner la réponse à la vox populi. Cependant, face à une telle démission, la raison préfère l’attitude consistant à suivre les déplacements successifs, approchants mais certes toujours insuffisants de la pensée autour du mystère humain ; mystère, parce que la réalité humaine reste inépuisable de sens, parce que les mots que nous adoptons pour décrire ce qu’est l’homme restent toujours en deçà de ce qu’il est ; humain, parce qu’au delà des différences entre cultures, races et individus, il y a cette évidence de l’unité de l’espèce humaine et de la solidarité de fait, organique et biologique avant que d’être de droit, culturelle et morale, qui lie les différents membres de l’humanité. Cette évidence pré-philosophique fait que la notion de « droits de l’homme » recueille cette adhésion quasi religieuse : nous avons, nous humains, quelque chose en commun, quel que soit le nom que l’on veuille lui donner. Encore faut-il examiner si cette évidence est trompeuse ou s’il est possible d’en rendre compte raisonnablement en mobilisant quelques uns des penseurs de l’histoire de la philosophie, suivant en cela l’adage selon lequel « la pensée humaine ne se dépasse pas, elle se déplace ».

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[1] Certains biologistes pensent que le stade embryonnaire ne commence vraiment qu’avec la nidation et refusent de donner le qualificatif d’humain avant. Il le sera à un certain moment de son développement, par exemple vers quatorze ou dix-sept jours, quand la nidation sera complétée et le processus d’inviduation arrêté, ou plus tard quand seront formés le système nerveux et le cerveau. Une perspective psychosociale propose comme clé de lecture le rapport que l’embryon entretient avec son entourage. L’embryon sera vu comme un être en croissance vers la stature de personne et l’on définira l’embryon par rapport au tissu social qui le porte : ses parents, la culture sociale et juridique dans lequel ils vivent etc… Ainsi, l’embryon aura la valeur morale que ses géniteurs ou la société voudront bien lui accorder. C’est le droit qui se voit donner la mission de définir le moment où l’être en gestation peut être considéré comme un être humain ou une personne avec les droits et les devoirs moraux qui découlent. En régime chrétien, St Augustin supposait une animation médiate en avouant ne pas savoir, St Thomas d’Aquin, en aristotélicien évolutionniste, tenait lui aussi à une animation différée (40 jours après pour les garçons, 80 pour les filles), mais St Grégoire de Nysse préférait une animation immédiate de l’embryon. Jean-Paul II rappelant le magistère de l’Eglise Catholique sur le sujet évoque dans Donum Vitae (1987) : « Dès que l’ovule est fécondé, se trouve inaugurée une vie qui n’est ni celle du père, ni celle de la mère, mais d’un nouvel être humain qui se développe pour lui-même. Il ne sera jamais rendu humain s’il ne l’est pas dès lors. »

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