Sur la nouvelle évangélisation

Lundi Saint, le p. Francis Bestion, vicaire général du diocèse de Mende, a donné aux prêtres aveyronnais une conférence sur le thème « La grâce d’une nouvelle évangélisation pour un renouveau de notre ardeur missionnaire ». Voici les notes que j’ai prises : elles n’engagent pas leur auteur.

 

« Nouvelle évangélisation », est un terme que l’on retrouve dès 1973 : Jacques de Grandmaison, parlant de « seconde évangélisation ».

L’idée de « nouvelle évangélisation » de Jean-Paul II n’a pas été bien reçue en France. Benoît XVI l’a reprise à son compte, créant un nouveau dicastère et convoquant un synode romain sur ce thème. Cette idée a fait son chemin et s’est « démocratisée » dans l’Eglise, dans nos diocèses et paroisses. Ce n’est plus une posture pastorale réservée à quelques communautés ou personnes spécialistes de nouvelle évangélisation.

Cette idée est maintenant bien admise, même comprise de diverses manières : c’est dû au contexte.

Des conceptions doivent être écartées, à cause d’une possible intrumentalisation à des fins autres.

Que peut-on entendre par cette expression, à la lumière de textes antérieurs et des réflexions du synode ?

Un contexte nouveau

Lors de son premier voyage apostolique en Pologne, à Nowa Huta, Jean-Paul II fait une 1ère mention de la « nouvelle évangélisation ». « En ces temps nouveaux, une nouvelle évangélisation est commencée, comme s’il s’agissait d’une nouvelle annonce, bien qu’en réalité il s’agisse toujours de la même annonce. » Le monde change, il faut en tenir compte. Ce contexte nouveau, l’Eglise en avait fait le constat au moment du Concile de Vatican II, relayé par le synode de 1974, puis Paul VI avec l’exhortation Evangelii Nuntiandi faisant suite à ce synode, puis Jean-Paul II avec Redemptoris Missio, puis Benoît XVI avec la convocation d’un synode sur la nouvelle évangélisation.

Le concile avait fait le constat de la sécularisation. Quelque chose de plus a changé. Certes la sécularisation a continué, mais surtout, la vision optimiste sur le progrès d’il y a 50 ans n’est plus tenable. La mondialisation fait évoluer la réflexion sur la mission dans le contexte d’une diversité d’opinions et de croyances, au risque du relativisme, contre lequel Benoît XVI a lutté, à l’inverse de certaines herméneutiques du concile. L’urbanisation des cultures s’est accrue en 50 ans, et a modifié le rapport à soi, aux autres, les relations familiales et de voisinage (laissant la place à des relations de réseau). La culture devient plus fluide, la notion d’appartenance connaît des mutations inouïes. Cf. internet, réseaux sociaux…

On pensait à l’époque qu’il fallait entrer en contact avec les cultures, dialoguer. On le dit encore pour être fidèle à l’Evangile, mais il faut quelque chose de nouveau. Certaines craintes liées au concept de nouvelle évangélisation ont été levées, il s’agit de proposer le même message, de manière nouvelle, sans y absorber toute la pastorale, sans renier ce qui s’est fait.

Des fausses pistes écartées

L’expression de nouvelle évangélisation avait suscité au début et aujourd’hui encore des réticences assez fortes, notamment en France, dans nos presbyterium. Les générations plus anciennes des prêtres ont été critiques. La situation est différente maintenant, car nous avons levé des ambiguïtés. On y voit plus clair, l’idée a fait son chemin. Benoît XVI a beaucoup contribué à cette évolution, par la clarté de sa parole, de ses écrits, son humilité et sa simplicité, mais surtout, parce qu’il a essentiellement parlé de Dieu, dans un monde où Dieu est le grand absent. Lorsqu’il a annoncé la renonciation à sa charge, la réaction de V. Giscard d’Estaing à son égard va dans ce sens…

La nouvelle évangélisation n’est pas à comprendre comme un discrédit porté sur la pastorale en place. Si certains le pensent encore, c’est qu’il y a eu des maladresses et des incompréhensions de part et d’autre. Des communautés charismatiques ont pu regarder de haut la pastorale paroissiale, considérée comme pastorale d’entretien, de simple gestion du quotidien. Des curés, des aumôniers d’Action Catholique, ont pu considérer ces communautés comme déconnectées de la réalité, avec une vision du monde en noir, une préférence pour les coups d’éclat au détriment d’un labourage de terrain. Ces critiques peuvent être justifiées, mais elles sont parfois le signe d’un refus de se remettre en question de soi-même.

Des expériences conduites dans les paroisses, la maturation de communautés nouvelles, l’acceptation de l’autre permettent d’y voir plus clair, et de parler plus sereinement de la nouvelle évangélisation, comme renouvellement, plutôt que comme nouveauté absolue.

Les acteurs de l’évangélisation, tous les baptisés sont invités à entrer dans un discernement pour ne pas cautionner toute nouveauté, mais à les inscrire dans une histoire, à se mettre à l’école de la nouveauté perpétuelle de l’Evangile, à l’écoute de l’Esprit Saint.

La nouvelle évangélisation est un appel adressé à tous les baptisés, dans la diversité de leurs engagements et leurs sensibilités. Il s’agit de promouvoir la mission dans la famille, les réseaux, par un recentrage sur la paroisse.

Il n’y a plus de spécialistes de la nouvelle évangélisation, mais la recherche d’une communion entre paroissiens, mouvements, congrégations et communautés. La place des laïcs y est essentielle, le lien avec les prêtres est à soigner, l’accent est mis pour rendre nos communautés paroissiales plus missionnaires.

Autre fausse piste :

En 1983, Jean-Paul II s’adressant à Haïti aux évêques du CELAM, les invite à s’engager non « pour une réévangélisation , mais pour une nouvelle évangélisation, nouvelle par son ardeur, ses méthodes et son expression. » C’est le contexte qui doit être réévangélisé. Il ne faudrait pas laisser croire au retour d’un esprit conquérant alors que cette page a été tournée à Vatican II ; il ne s’agit pas de restaurer une chrétienté rêvée. Jean-Paul II et Benoît XVI ont été clairs. Dans Novo millenium ineunte, Jean-Paul II considère comme dépassée la situation d’une « société chrétienne » se référant aux valeurs évangéliques. La nouvelle évangélisation prend place dans une société sécularisée, il ne s’agit pas d’une contre-culture ou d’un projet socio-politique, mais un projet spirituel et éthique : évangéliser les cœurs et les vies des personnes.

Il y a des courants minoritaires dans le catholicisme qui imaginent la nouvelle évangélisation comme une reconquête, ce qui peut séduire des milieux notamment populaires, pour faire du catholicisme un marqueur identitaire, non pas parce que l’on a fait la rencontre du Christ, mais pour s’opposer à l’islamisation de la France en prônant le « catholique et français toujours ».

Le concordisme est une forme inverse de mondanisme, avec des postures d’enfouissement qui n’ont pas échappé à ce risque.

Une grâce pour notre temps, pour un renouveau missionnaire

Selon l’expression de Paul VI, il s’agit d’une évangélisation renouvelée, surtout en ce qui concerne la participation de tous à la mission de l’Eglise, la nécessité de l’annonce du Christ simple, directe, explicite (Evangelii Nuntiandi 26), annonce joyeuse (80), en cohérence entre paroles et actes (41). Le synode de 2012 a repris ces expressions, soulignant la nécessité d’une conversion radicale (10, 15, 36) et de la sainteté (41, 69, 76).

A la lumière du message des pères du synode, des divers textes du magistère signalés, et d’un regard personnel (lié à la formation des séminaristes…), on peut mettre en exergue quelques éléments constitutifs de la nouvelle évangélisation :

Evangéliser, c’est permettre une rencontre personnelle avec Jésus

C’est l’insistance du synode. Il s’agit de s’adresser aux personnes qui baptisées se sont éloignées de l’Eglise, pour favoriser une nouvelle ou une première rencontre avec le Seigneur. Proposer une « rencontre » (un terme qui revient 21 fois dans le message du synode), une expérience de la rencontre avec la personne vivante du Christ. Dans l’Evangile, on peut penser à toutes les rencontres du Christ avec les personnes de son temps.

Invitation à lire l’Evangile d’un seul trait… Cf. « Où demeures-tu ? » des disciples de Jean-Baptiste. Être avec le Christ les rend ensuite missionnaires. La nouvelle évangélisation nous concerne d’abord en 1er lieu. C’est dans la personne du Christ que se dévoile le mystère d’amour du Père : expérience à refaire nous-mêmes, avant toute mission ad extra. Comment je vais me laisser évangéliser moi-même ?

Evangéliser suppose de se disposer à la conversion

Un appel à la conversion. Dans l’instrumentum laboris  du synode, il y a un tel appel. Engagement œcuménique, recherche de la vérité, dialogue interreligieux, dénonciation de nos infidélités, attention aux plus pauvres.

8 appels à la conversion de l’Eglise, i.e. à notre conversion personnelle.

Pour nous rendre humbles. Les évêques eux-mêmes font un mea culpa. C’est un message qui concerne tout le monde. C’est apparemment la ligne du pape François.

Les pauvretés et les faiblesses des disciples de Jésus et de ses ministres pèsent sur la crédibilité de la mission.

Evangéliser, c’est se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu

C’est maintenant une évidence – cf. groupes bibliques… – mais ça n’a pas toujours été le cas. Combien de rencontres, de réunions sans écouter d’abord la Parole de Dieu.

Diaconia a eu un certain succès en Lozère. Des aumôneries de lycées se retrouvent autour de la Parole de Dieu. Des groupes de lecture biblique se forment à domicile.

Il ne s’agit pas de constituer des cercles exégétiques, pour se complaire dans des considérations savantes, mais de permettre la rencontre de Jésus dans sa Parole, le fait de découvrir d’autres dimensions de cette rencontre dans la famille, le travail, la pauvreté, la souffrance.

Nous sommes privilégiés à pouvoir la méditer, la commenter, la prêcher. Certains prêtres ont parfois tendance à prendre des homélies sur internet, sans prier, méditer sur les textes bibliques, sans faire lectio avant.

Evangéliser, c’est affronter les défis que l’histoire nous lance et ouvrir dans ce monde le chemin que le Christ nous ouvre par sa croix

Nous avons parfois perdu du temps dans l’Eglise à tenir des discours opposés sur notre manière de nous situer par rapport au monde. Ce monde est plein de défis, il est aimé de Dieu, et peut toujours y germer la semence de la Parole de Dieu. Pas de place au pessimisme, car le monde a été sauvé par le Christ sur la croix. Jésus nous porte. Cela nous permet d’affronter les défis de l’histoire, même dans des conditions peu porteuses, hostiles…

Cf. mondialisation, migrations, pauvreté même.

L’ouverture au monde, expression parfois piégée, car il s’agit plutôt de travailler de tout notre cœur à ouvrir dans ce monde un chemin pour le Christ, le chemin que le Christ ouvre par sa croix. La présence de la croix, sans laquelle nous serions que des mondains, et l’Eglise une « ONG pitoyable » (pape François)

Evangéliser, c’est permettre à ce que la beauté de la foi rayonne par la liturgie de l’Eglise

La liturgie est une œuvre du Christ, qui s’associe son Eglise, son corps. Le mystère pascal du Christ, s’y actualise. Toute célébration œcuménique, dans SC 7, est « l’action sacrée par excellence, dont nulle autre action de l’Eglise ne peut atteindre l’efficacité ».

On peut être certain du lien intrinsèque entre foi, évangélisation et liturgie. La lettre aux catholiques de France de 1996 a repris cet enseignement du concile, où l’Eglise propose la foi en célébrant cette foi. La liturgie peut être pratiquée comme acte d’évangélisation, car les sacrements sont la source d’où tout part, et où tout est appelé à revenir, donnant leur pleine portée théologale à l’engagement dans le monde.

Mgr Dagens, en 2006, explicite les présupposés théologiques et pastoraux de cette lettre : l’Eglise qui célèbre et qui prie est aussi une Eglise qui évangélise, précisément en célébrant et en priant, par ses sacrements. Contre toute opposition dépassée entre culte et évangélisation (souvent plus rêvée que pratiquée). On ne peut plus se permettre de renvoyer dos à dos les spirituels et les militants de l’action sociale.

Avec Benoît XVI, le mystère cru et le mystère célébré se manifeste dans la beauté, « splendeur de la vérité », non pas en raison d’un esthétisme, mais parce que dans la liturgie resplendit le mystère pascal du Christ. Par elle, la vérité de l’amour du Christ nous rejoint, nous fascine et nous attire. La beauté véritable, c’est l’amour de Dieu qui s’est pleinement révélée à nous dans le mystère pascal. La beauté liturgique n’est pas décorative de l’action liturgique, mais elle est un attribut de Dieu lui-même. La liturgie terrestre est un avant-goût de la liturgie céleste. La beauté de la foi doit resplendir dans la liturgie.

L’Evangélisation, c’est multiplier les puits dans le désert

Il y a un vaste horizon devant nous, c’est le travail des communautés chrétiennes, au-delà des nouvelles communautés qui ont été les fers de lance de la nouvelle évangélisation. La paroisse reprend sa valeur de fontaine où l’on peut  venir s’abreuver. Elle doit pouvoir joindre à ses missions ordinaires, des missions nouvelles avec la place essentielle des laïcs pour la rendre missionnaire. La variété des contextes exige la participation de toutes sensibilités, sans exclusive.

Exemples d’initiatives :

Une initiative venant de 5 catéchistes de l’Eveil à la Foi, de la paroisse Ste Thérèse de l’Enfant Jésus (Langogne), pour donner envie aux familles de venir, leur partager le projet, une visite de toutes les familles ayant fait baptiser leur enfant il y a 3 à 5 ans. Porte à porte, rencontres à domicile, proposition d’un dépliant, dialogue, joie immense et grand trouble à la fois, simplement faire passer le message, rencontrer les personnes dans leur histoire, mais aussi le constat de la fragilité de beaucoup…

Une quinzaine de jeunes qui se retrouvent régulièrement depuis les JMJ de Madrid, ayant formé un petit orchestre, donnant des concerts dans les paroisses du diocèse : de vraies veillées de prière, avec des chants sur des paroles de psaumes… Un groupe évangélisateur.

L’évangélisation a le visage du pauvre

Que l’Eglise soit auprès des pauvres. Diaconia a permis des avancées dans ce sens, mais il y a beaucoup à faire. Le pape François y aidera. On fait beaucoup pour les pauvres, mais il faut faire avec. Il s’agit de fraternité, de diaconie. Pas seulement un exercice de sociabilité, mais un fait spirituel.

L’évangélisation tournée vers la famille et les jeunes

Admirable travail de jeunes couples catholiques du diocèse de Mende, qui font beaucoup pour témoigner de l’Evangile. Des gens engagés, qui font peu de bruit, mais sur qui l’Eglise peut compter.

Être inventifs pour proposer aux couples un accompagnement avant et après mariage. C’est là un lieu d’évangélisation important.

Les jeunes attendent de nous une certaine exigence. A Saint Chély, un groupe de lycéens travaille le catéchisme de l’Eglise Catholique avec Youcat. Ces jeunes sont intéressés ! Nous n’allons plus toucher des masses, mais les petits groupes de jeunes avec qui nous sommes en contact attendent de nous une formation. Ils sont demandeurs de silence, de prière, d’adoration. Ils ont besoin d’un témoignage de sainteté, de prière. C’est dans ces groupes que peuvent naître des vocations sacerdotales ou religieuses.

Conclusion

Grâce… Joie. Ce mot revient souvent. La nouvelle évangélisation doit nous faire retrouver une joie de l’annonce. C’est un esprit plus qu’une méthode. Se laisser renouveler dans nos manières de vivre. Il n’y a pas une nouvelle doctrine par rapport aux textes magistériels, mais un renouvellement de notre existence baptismale.

Même avec toutes les techniques et méthodes, cela ne servirait à rien sans l’essentiel : avoir Jésus pour ami, et d’être son témoin.

C’est un art de vivre qui ne peut être communiqué que par celui qui a Jésus, celui qui a la vie, qui est la vie lui-même.

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