A quoi ça sert la foi ?

Sur facebook, un ami transmet une question de sa nièce : « Avec un groupe, on réfléchit sur la liberté et la foi. Depuis quelques séances ce qui ressort dans notre groupe, ce sont les notions de bien et de mal, du fait de choisir Dieu ou non, d’enfer et de paradis, aujourd’hui. Mais à quoi ça sert d’avoir la foi du coup ? »

Dans ce que te dit ta nièce, j’entends l’objection suivante : avoir la notion du bien et du mal et choisir librement le bien, ne requiert ni dieu(x), ni foi, ni perspective d’une sanction (enfer ou paradis) : le libre exercice de notre conscience suffirait.

On pourrait répondre qu’un peu d’expérience de la vie nous rend plus modestes. Avec Saint Paul, nous vérifions que nous ne faisons pas le bien que nous voulons, et que nous faisons le mal que nous ne voulons pas ; qu’il y a un écart entre savoir ce qui est bien, le vouloir, et pouvoir l’accomplir. En ce sens, notre liberté n’est ni native, ni absolue. Elle doit être éclairée par une éducation qui passe par sanctions et récompenses de la part de parents, société, autorités…, pour s’exercer comme capacité à choisir le bien. Et la modestie est aussi requise de la part de toute autorité humaine, qui ne peut être dupe de la relativité de ses lois, de ses principes moraux : « Vérité en deçà des Pyrénés, erreur au-delà ». (Pascal)

La pensée démocratique « fait avec » la conscience de cette relativité. Elle y voit même une digue contre l’intolérance, le fanatisme et l’absolutisme des autorités, jamais si tentées d’abuser de leurs pouvoirs que lorsqu’elles sont absolument certaines d’être dans le « camp du Bien ». Mais on ne peut se contenter de cette modestie et de ce relativisme. La proclamation de droits de l’homme qui soient « universels », c’est-à-dire valables quelles que soient les cultures et les époques, l’intuition d’une « common decency » qui fait qu’il y a des choses qui se font, et qu’il y en a d’autres qui ne se font pas… tout cela rejoint la notion aristotélicienne et thomiste de « loi naturelle », qui renvoie à un ordre objectif, non-écrit, et donc jamais-totalement-clair-pour-la-conscience, qui précède pourtant tout discernement moral. Constatant alors que les actes bons ne sont pas toujours récompensés (« trop bon, trop c… »), on ne peut que « postuler » que la moralité des actes, la cohérence entre les actes et cet ordre moral, soit ultimement récompensée (Kant).

Cependant, faire dépendre la foi en Dieu de la nécessité de fonder l’ordre moral sur une autorité supérieure, sur un juge suprême qui le garantisse, a peu de rapport avec ce que nous chrétiens nous appelons la foi. Le Christ a lui-même contesté le pharisaïsme comme vision mercantile de la foi où l’on attendrait de Dieu qu’Il récompense nos bonnes actions par le salut. Ce volontarisme qui voudrait réaliser le bien par ses propres forces, ce salut par les oeuvres ; cette prétention de maîtrise ont été dénoncés par Saint Augustin puis Luther.

La foi est d’un autre ordre : relationnel, amical, amoureux… De même que la question « A quoi ça sert d’être l’ami de… ? » signe par là-même que l’on n’est plus dans le registre de l’amitié, la question du « A quoi ça sert d’avoir la foi ? » n’est pas du tout adéquate. Elle peut éventuellement être changée en « Qu’est-ce que ça change d’être croyant ? » et il faudrait pour cela écouter le témoignage de convertis, qui peuvent mieux faire la différence entre un avant (sans la foi) et un après (avec). Mais comme la foi est toujours en processus, avec ses progrès et ses reculs, toute croissance dans la foi peut aussi donner lieu à un témoignage sur ce qu’elle produit comme « fruit » – terme plus juste que « résultat » ou « effet » – car ce « fruit » n’est toujours qu’un surcroît par rapport au seul et vrai enjeu de la foi : être en relation avec Dieu, s’en découvrir aimé et l’aimer en retour, notamment dans l’amour de nos frères. C’est la définition que donne Ste Thérèse d’Avila de la prière, de l’oraison : « un commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé. »

Cela dit, comme c’est le binôme liberté-foi qui est questionné par ta nièce, je te redonne la « formule ignatienne de l’action » qui articule parfaitement l’une et l’autre, par delà les écueils possibles, y compris en régime chrétien, comme par exemple une foi fidéiste ou quiétiste qui justifierait un abandon irresponsable à la providence ; ou une foi qui ne serait pas libre, car rendue obligatoire pour réussir sa vie, pour obtenir le salut ; ou une liberté qui se croirait souveraine et où l’homme serait donc responsable de tout…

Cette formule est la suivante :
« Aie foi en Dieu comme si le succès de ce que tu entreprends ne dépendait que de toi. Et cependant, agis en tout comme si Dieu devait tout faire, et toi rien. » (Hevenesi 1705).

Des souvenirs d’un commentaire magistral de cette sentence par le p. Gaston Fessard s.j., voilà ce que j’en retiens : la foi chrétienne est la confiance en un Dieu qui dans toute la Bible se révèle dans sa volonté de libérer l’homme, de toute forme d’esclavage, du péché, de la mort… Parce qu’Il aime l’homme d’un amour inconditionnel, Dieu le rend libre, y compris et surtout dans la manière de répondre à cet amour : il n’y a pas d’autre prédestination que celle d’être enfants de Dieu, car à la suite du Christ – le Fils unique dont Il nous a fait à l’image – le choix des moyens nous appartient pour être davantage à sa ressemblance, et l’amour de Dieu ne nous fera pas défaut parce que nous aurons fait tel choix plutôt que tel autre. La foi en ce Dieu-là nous rend capable d’un choix libre et entier, sans pusillanimité ni demi-mesure, car posé dans un climat de confiance en un Dieu qui ne nous a pas programmé pour telle ou telle vocation, mais fait siens nos choix lorsqu’ils sont posés dans ce climat de foi. Aussi, dans la phase du discernement de ce que nous pouvons entreprendre, des oeuvres dans lesquelles nous nous lançons (pour servir Dieu et nos frères), du choix d’un état de vie pour suivre le Christ, nous faisons « comme si » tout cela ne dépendait que de nous, d’où le sérieux et la paix, et donc la véritable liberté dans lesquels s’accomplissent ces choix. Pourtant, et c’est le 2ème volet de la sentence, le véritable maître de l’Histoire, c’est Dieu, qui fait tout contribuer au bien de ceux qu’il aime : tout, c’est-à-dire succès et échecs… ce qui devrait donner à l’homme d’action chrétien la décontraction, l’humour, la souplesse, le détachement pour vivre avec bonheur les aléas de l’action.

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