Nature humaine 7 (conclusion provisoire)

Conclusion provisoire

Qu’est-ce que l’homme ? La question fondamentale de la philosophie, des sciences humaines et de l’anthropologie ne cesse de se poser de manière nouvelle. La conscience aiguë de notre liberté nous fait soupçonner que l’homme échappera toujours à toute objectivation qui le réduirait à un concept universel, à une structure ou aux conditionnements qui peuvent l’affecter : l’homme passe l’homme. L’histoire de la pensée est celle des variations autour d’un mystère humain qui exerce sa séduction sans jamais épuiser les attentes de la raison qui l’interroge.

La première attitude devant la question du « qu’est-ce que l’homme ? » est cependant celle qui cherche à lui donner une réponse. Mais l’homme qui pense son humanité, découvrant sa qualité d’être libre et raisonnable au terme d’un examen qui le distingue des autres êtres inanimés ou vivants, se trouve tenté de forcer son investigation dans ces deux directions de la liberté et de la raison.

Insister sur la liberté de l’homme, sur son irréductibilité à toute conceptualisation conduit à un changement de perspective mettant en cause la possibilité même de poser la question « qu’est-ce que l’homme ? » Si aucune caractérisation universelle, d’ordre biologique, psychologique ou sociale ne convient à définir l’être humain dans chaque homme, peut on encore parler d’humanité ou de nature humaine ? Même une perspective téléologique qui, par respect pour l’auto-transcendance de l’homme, invoquerait une finalité, une vocation pour l’homme, se trouve être niée, comme aliénant l’homme à un destin inscrit ou non en lui. Les philosophies existentialistes poussent ce primat de la liberté jusqu’à un humanisme intégral et paradoxal à la fois car refusant toute nature humaine – essence.

Au contraire, l’affirmation de la raison, éventuellement conçue comme auto-subsistante, conduit à chercher les lois universelles de la nature humaine, d’abord dans une perspective éthique, puis scientifique, et enfin par les voies des « sciences humaines » qui traquent les illusions du Moi, du sujet, et identifient ce qu’il y a de conditionné dans nos comportements, libres en apparence seulement. A nouveau, la notion de nature humaine se trouve comme vidée de contenu et on lui préférera celle de condition humaine. La psychanalyse, les sciences de l’éducation, la sociologie vont dans ce sens. L’anthropologie structurale l’accentue encore.

Ces deux versants de la philosophie contemporaine dont l’existentialisme et le structuralisme sont les archétypes pensent mettre en question la notion « classique » d’essence ou de nature humaine. L’analyse qui précède montre qu’ils peuvent constituer au contraire le développement même du programme philosophique contenu en elle : non une définition totalisante et rationnelle de « l’homme » que l’on pourrait connaître définitivement, mais une heuristique à une anthropologie qui, pour n’être qu’apophatique, requiert un cadre qui situe l’homme dans son auto-transcendance, dans sa relativité à autrui, et sa capacité à fonder une morale qui tienne compte de l’expérience de ceux qui l’ont précédé. Après Kant, on reconnaîtra que la question « qu’est-ce que l’homme ? » procède d’une confusion entre l’empirique et le transcendantal. Affirmer alors que l’homme passe l’homme, que son identité individuelle ne saurait être comprise qu’en communion avec autrui (cet autre être qui participe de la même « humanité » que lui) laisse sourdre un appel à la raison même, l’invitant à laisser ouvert le mystère humain, non dans toutes les directions, mais dans celles que confusément peut-être encore l’homme perçoit comme conforme à la dignité de sa nature humaine.

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